marie-martine mestre

LE GINGKO DE LA MAMEE, l'arbre mémoire

LE GINGKO DE LA MAMEE

(l’arbre de la mémoire)

 

Oh ! qu’elle était vive et taquine cette Mamé, ardéchoise jusqu’au bout de ses pantoufles !

Dès les beaux jours et jusqu’aux premiers frimas, on la trouvait au milieu de ses pots de géraniums disposés sur la murette de pierre sèche en surplomb du chemin… Le soir, elle leur donnait à boire, après avoir trait les chèvres.  Une fleur avait séché ? Vite elle la supprimait et leur donnait à tous une nouvelle ration d’engrais dans le cours de l’été… En douce, elle leur parlait, et rosissait quand on la complimentait sur leur beauté…

 

Cette année là, nous avions deux anniversaires à fêter…

D’abord, les 80 ans de la Mamé… Eh oui, 80 années de vie depuis le bébé qu’elle fut dans son village natal, jusqu’à cette femme agée toujours en blouse de coton fleuri achetée au marché, curieuse de tout, alors qu’elle ne s’était jamais déplacée plus loin qu’à une petite centaine de km de ce village où elle vivait encore, village qu’elle n’avait jamais quitté, pas même pour se marier, car son mari était un gars du coin. Avec ses 20 ans de plus qu’elle, je l’ai connu vrai patriarche en son domaine, pas très commode, franc de collier,  mais ouvert lui aussi.

 

Et nous avions à fêter les 20 ans de notre « Universite Sauvage de Prunet ». Quand j’avais cherché un lieu pour y tenir nos assises, par le jeu des hasards, on m’avait parlé d’un terrain qui avait vraiment l’air de répondre à mes souhaits, et on m’avait emmenée rencontrer le Papé et la Mamé pour discuter…Au mois de juillet suivant, nous avions planté nos tentes sur ce terrain et vécu une belle aventure intérieure en traçant un immense mandala à même la terre… D’année en année nous y sommes revenus pour d’autres aventures, les chataigners, le torrent et ses granits, les sangliers, la source et les aigles royaux nous y attendaient… Et 20 après nous venions encore à la même période, méditer, rire, faire travailler notre être et prendre du bon air… Le Papé était mort tranquillement dans son lit,  la Mamé lui tenait la main. Il avait senti que ce serait pour bientôt et il l’avait prévenue. A 84 ans, c’était un âge raisonnable…A la fin de notre premier camp, il m’avait dit « tu peux revenir quand tu veux, avec tes amis » La Mamé avait honoré la parole de son homme en nous accueillant, elle était peu à peu devenue « notre Mamé ». Nous aimions beaucoup sa gentillesse amusée… Pour elle, du moment que nous venions de plus loin que la ville la plus proche, nous étions « les parisiens », et notre venue lui donnait une grande bouffée d’air neuf ! Un lien très fort s’était tissé entre nous !

 

Que peut-on offrir à une Mamé qui a tout ce dont elle a besoin et pas de désirs particuliers puisque son royaume lui suffisait amplement tel qu’il était... 80 ans ! ça fait déjà un beau bout de chemin dans la vie, avec ce grand gaillard de mari à elle qui était toute menue, ses 5 enfants, ses chataigners et ses fruitiers, ses chèvres blanches, son potager et les géraniums arrosés à l’eau de source,  les messes du dimanche et les naissances des petits enfants..

Je voulais lui offrir quelque chose qui marquerait ce moment, qui dirait notre affection et notre gratitude pour son accueil si chaleureux, plein de la discrète intelligence qu’elle savait nous manifester…Quelque chose qui dure et qui l’accompagne en lui parlant de nous dans ses longues journées de solitude en hiver où parfois, c’est en hélicoptère qu’on lui apportait son pain, son journal et des provisions pour la semaine. 

 

Tout à coup, j’ai pensé à un arbre, à un gingko biloba !  Elle aimait bien que je lui apporte des fleurs et des plantes qu’elle n’avait jamais vues, assez exotiques pour l’étonner…Il ne devait pas y avoir des quantités de Gingko sur la terre d’Ardèche !  Et je suis allée le choisir, tout beau, 2 m 50 de haut, mais oui un cadeau c’est un cadeau et il faut ce qu’il faut pour faire de l’effet ! bien installé dans son conteneur...  Il a fait le voyage depuis Valence, couché dans une camionnette, tout brave et tout faraud avec ses jolies feuilles bien vertes !  Il faisait vraiment très chaud, nous l’avons dissimulé à l’ombre du fourré de jeunes chataigners le long du terrain, l’arrosant chaque soir pour le garder au frais…

Et nous nous sommes sérieusement mis au travail pour préparer une belle fête digne de ses 80 ans et de nos 20 ans… Création d’une chanson, en reprenant l’air du tube de l’été, « comment ne pas perdre la tête… » disait le refrain accompagné de paroles que nous avions écrites pour la circonstance ! Nous les filles nous devions chanter, les hommes nous faire la musique pour nous accompagner : Tam- tam, saxo, guitare basse, accordéon diatonique…ça prenait forme et ça se mettait à avoir de l'allure !

 

Le jour dit, c’était un vendredi jour de Vénus, nous avons mis nos plus belles jupes, nos plus beaux atours de campagne, bien émus à l’idée de la surprise que nous avions préparée pour la Mamé, les paroles écrites sur des bouts de papier, et nos petits cadeaux bien emballés !  La veille avec le gendre de la Mamé, sans se faire voir,  les gars étaient allés préparer un grand trou en y mettant force fumier et arrosoirs d’eau, en prévision de la plantation solemnelle du Gingko…Juste à l’entrée du jardin quand on arrive de la route…

 

Elle monte drôlement cette route, avant d’arriver au jardin !  Deux de nos hommes avaient passé de gros bambous dans les anses du conteneur, les autres commençaient à jouer une samba sur leurs instruments…C’était trop drôle ! Les gars avaient empoigné les bambous pour transporter très dignement  notre cadeau feuillu jusque chez la Mamé et le gingko se balançait de droite et de gauche agitant joyeusement son panache, très fièrement installé sur sa « chaise à porteur » tandis que, nous les filles, nous improvisions une samba très fantaisiste sur la route, en dansant, chantant à pleine gorge et remuant des hanches !

Ouhhh qu’il faisait chaud et soif !  Prévenue au dernier moment, la Mamé nous regardait arriver du haut du jardin avec sa fille, le gendre et le Rémond. Ils étaient hilares, jamais un festival « typique Brésil » n’avait monté cette côte… Et nous, nous commencions à nous déchaîner, à chanter « joyeux anniversaire » en arrivant près d’elle…

 

« Mamé, voici un arbre pour vous, pour fêter vos 80 ans. Un gingko. C’est un arbre qui arrive directement de la préhistoire. Il a réussi à ne pas se faire brouter par les dinosaures et a pu arriver jusqu’à nous… Même la bombe d’Hiroshima n’a pas pu le faire disparaître… Nous allons vous le planter, c’est notre cadeau pour vous, et pour votre jardin. Vous verrez, ses feuilles vont devenir toutes dorées à l'automne, comme des écus d'or» Je disais tout cela, et tout à coup, j’ai vu la Mamé devenir toute blanche, porter la main à son cœur, et j’ai eu très peur … sa fille s’était déjà précipitée vers elle, inquiéte..

« Mamé, dîtes-moi, cela vous ennuie qu’on vous plante un arbre ? »

« Oh non ! Mon Dieu, il n’y a rien qui me fasse plus plaisir… J’aime les arbres ! »

 me dit-elle à voix presque basse, comme une confidence…Voilà, elle était très, très émue et ne cessait de le regarder, et disait « oh mon dieu, un arbre… un arbre ! » A cet instant nous avons tous eu le sentiment que planter un arbre c’était vraiment un évènement parce que cet arbre prenait place dans sa vie, celle de ses enfants et de ses petits enfants à la suite…C’était un acte sacré… Cet arbre devenait le gardien du jardin, le témoin de la vie de la Mamé. Planter avait quelque chose d’ordinaire bien sûr, mais aussi de sacré…Et nous étions tous très émus.  Je lui ai simplement expliqué que cet arbre avait de grandes vertus thérapeutiques, en particulier pour la circulation du sang dans le cerveau et donc pour la mémoire… Cet arbre pourrait garder la mémoire de sa vie, longtemps, très longtemps…

Les gars ont sorti l’arbre de son conteneur, l’ont installé bien droit vers le ciel, j’ai invoqué la protection des quatre directions, de la terre, du soleil et de la lune. Puis les gars ont ramené la terre dans le trou en tassant bien…Et là, champagne, musique !!! Le champagne a jailli de la bouteille  en arrosant copieusement le Gingko, et nous tous un peu en même temps… Des flûtes pleines ont circulé, nous chantions notre chanson, les instruments se déchaînaient pour accompagner et le Rémond riait, ravi qu’on fête sa maman : « on dirait un mai pour la Maman ! » Il pensait à ces chansons que les jeunes gars viennent chanter sous les fenêtres des filles le matin du 1er mai ! Monique avait la larme à l’œil, Et nous pas loin, moitié larmes de rires moitié larmes d’émotions… L’un de nous, très élégant, est venu prendre la Mamé par la taille pour l’inviter à valser avec lui en lui faisant faire plusieurs fois le tour de son Gingko…Lui très doux et cérémonieux, elle toute remuée…Les autres jouaient et chantaient l’air, lentement… Elle tournait avec précaution, pantoufles incertaines sur la terre déssèchée, me regardant avec des airs de jeune fille intimidée, comme si j’étais sa maman…Quand la musique s’est tue et qu’Alain l’a cérémonieusement raccompagnée au milieu de nous, elle m’a dit d’une toute petite voix « C’est la première fois que je valse »

En écrivant cela 10 ans après, j’en suis encore retournée…Et sa fille de dire « oui, c’est vrai ! »

Nous lui avons offert chacun une douceur de nos terroirs respectifs, un album composé de cartes de bon anniversaire où chacun lui avait écrit son affection,… Encore un peu de champagne pour accompagner la dégustation des canapés et de ces espèces d’olives que sont les fruits du Ginkgo, achetés en boîte chez un chinois à Paris…Pour tout vous avouer, ce n’est pas particulièrement bon ! 

 

Nous étions joyeux, émus, car ainsi perdus dans ces montagnes ardéchoises, nous en avions appelé aux forces de la nature pour qu'elle accueillent et soutiennent ce nouvel être vert,  avec un lien spécial entre nous : nous venions de planter un arbre pour célébrer les 80 ans de la Mamé…   Il y a bientôt 2 ans, elle avait dû être hospitalisée, on parlait de la mettre dans une maison de retraite... "oh mais non, disait-elle, je ne pourrais pas y respirer !" "mais si, vous y serez bien, il y a la climatisation !" Alors son âme s'est envolée dans un petit soupir, vers l'autre monde, en faisant sans doute un détour par son jardin, ses géraniums, et le gingko....

Le gingko, un Arbre à Mémoire !

 

                                                                               Valence 15 mars 2012



15/03/2012
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